Les non réponses.
Il arrive que le patient ne réponde pas.
Il ne répond pas, soit en ne disant rien, soit en « répondant » à côté.
Par exemple : on lui demande « tu as bien déjeuné ?»
Il répond « J’ai vu des émissions où ils parlent d’excellentes recettes ».
Sans condition de réponse ne veut pas dire que l’on va considérer comme une réponse ce qui n’est pas une réponse à la question.
S’il « répond » « Et toi ? », ce n’est évidemment pas non plus une réponse. Il ne suffit donc pas qu’il parle pour que ce soit une réponse.
Il y a plusieurs raisons possibles à ces différentes non réponses.
1 - Pas de Question : La raison la plus fréquente est qu’il n’y a pas de question réelle. La question n’est pas sans condition ni obligation de réponse. Le patient ne répond pas parce qu’il n’y a pas de vraie demande, mais seulement une manipulation déguisée dans laquelle celui qui demande ne cherche qu’à faire dire ce qui l’arrange.
2 - Question non pertinente : Si la question est une vraie question (sans condition ni obligation de réponse) il peut arriver néanmoins que celle-ci ne soit pas pertinente. C’est à dire qu’elle demande un détail inutile ou mal centré.
Par exemple une personne dit « je viens d’avoir un accident de voiture ! » l’interlocuteur lui demande (sans condition ni obligation de réponse) « A quel endroit tu as eu cet accident ? »
La question a beau avoir un rapport avec ce qui vient d’être dit, elle porte sur un détail inutile.
Mais même si la question est plus juste « le choc a été violent ? » elle n’est pas encore assez pertinente car elle invite à évoquer l’événement et non celui qui l’a vécu.
Si la personne qui dit « J’ai eu un accident ! » a l’air troublée, la question juste pourrait être « Tu as été choqué ? ».
Il arrive souvent que l’interlocuteur ne réponde pas juste parce que la question n’est pas pertinente.
3 - Non reçue : Si la question est une vraie question et qu’elle est pertinente, il se peut aussi, simplement, que le patient ne l’ai pas entendue. Le remède est simplement de répéter la question.
4 - Non comprise : La question est vraie et pertinente, elle est reçue (entendue), mais elle n’est pas comprise. Cela peut être une raison majeure de « réponse » à côté (ou de silences interrogatifs).
Le remède, ici, est simplement de vérifier ce qui n’a pas été compris et d’expliquer.
Il est à noter que de répéter à celui qui a entendu, mais pas compris, est inutile et agaçant, et que d'expliquer longuement à celui qui avait juste mal entendu peut aussi énerver beaucoup.
5 - Non accueillie : Vraie question, pertinente, entendue et comprise… néanmoins, l’interlocuteur n’accueille pas notre question, il préfère ne pas répondre.
La raison est qu’il a une autre priorité. Cette autre priorité peut être de préserver son intimité (nous reviendrons plus loin sur la notion de seuil d’indiscrétion), ce peut être qu’il a autre chose à faire (aller manger, aller aux toilettes, avoir un coup de fil urgent à donner, avoir trop froid et besoin de se réchauffer…etc.)
Dans ce cas il s’agit de respecter "sa raison de ne pas dire", après l’avoir validée.
Mais curieusement il arrive souvent qu’après avoir validé sa raison de ne pas dire, l’interlocuteur se mette à dire… comme s’il voulait juste vérifier notre capacité à le respecter avant de nous en dire plus.
6 - Ne trouve pas la réponse : Vraie question, pertinente, entendue, comprise, accueillie (il veut bien répondre)… mais il ne trouve pas la réponse. Deux cas sont possibles :
Pas de réponse du tout : Il n’a aucune réponse et ne pourra jamais répondre quoi qu’on fasse. Il s’agit alors de ne pas insister
Question mal choisie : l’écouté a une réponse, mais il n’y a pas accès, car l’aidant a posé une question ouverte là où il fallait une question fermée ou une reformulation.
Il suffit alors de reposer sa question en la formulant dans sa juste version.
Si le parent demande à l’enfant « Comment était ta journée ? » et n’obtient pas de réponse, il peut reprendre aussitôt « Est-ce que cette journée était agréable ? » Il obtiendra ainsi un « oui » ou un « non » qu’il se doit de précieusement valider par un message de gratitude.
Il peut alors, si besoin, continuer par une question ouverte. Si l’enfant répondu « non », la question ouverte sera « qu’est ce qui a été désagréable ? »
Face au silence :
Face au silence très fermé de l’interlocuteur dont on sent qu’il préfère ne pas répondre (non accueil de notre question), il suffit parfois de lui reformuler ce qu’il montre « Tu préfère ne pas répondre ? » avec un ton de constat, juste très légèrement interrogatif (voir l’article reformulation).
Si la personne dit, ou montre, que c’est le cas, l’écoutant valide.
Si cela semble pertinent il pourra sur ce nouveau registre lui demander « en quoi est-ce mieux de ne pas dire ? »
Il arrive souvent que le patient « renfermé » dise pourquoi il craint de parler.
Quand sa raison de ne pas dire est validée par l’écoutant, souvent le patient se confiera à celui qui vient de lui démontrer qu’il le respecte.
D’autres fois il préfèrera encore le silence…rappelez vous que toutes les questions sont sans obligation de réponse !
Il ne peut en aucun cas s’agir de la moindre manipulation.
Il s’agit juste d’offrir au patient la possibilité qu’il recherche, sans ne jamais en décider pour lui, mais aussi, sans le manquer dans ce qu’il attend discrètement. C’est ce qu’on appelle « donner de l’attention à l’autre ».
Dans ce domaine, rien n’est jamais prévisible à l’avance.
Toutes les fluctuations de paroles et de non paroles de l’écouté doivent être scrupuleusement respectées.
Rôle des résistances
Il est habituel de parler de résistance quand le patient ne veut pas dire, ne veut pas reconnaître un problème ou un ressenti, ou ne veut pas visiter une part de sa vie.
Le mot « résistance » porte une connotation très péjorative.
Je dirai même qu’il est très dévalorisant pour le patient de considérer qu’il a « une résistance ».
Si un patient montre la moindre « résistance », c’est qu’il nous indique quelque chose de plus pertinent que ce que nous l’invitons à rechercher.
Ce qu’on appelle abusivement « résistance », n’est que l’indication d’un itinéraire plus juste. Comme sur un chemin de grande randonnée, la « résistance » n’est qu’un type particulier de marque indiquant qu’il faut changer de direction pour ne pas se perdre.
La « résistance » est une sorte de balisage, ou de déviation, pour ne pas s’égarer, pour éviter les « zones encore en chantier », pour passer là où c’est important, pour respecter les priorités d’exploration du « monde intérieur » du patient.
Par exemple une personne comprend que si son parent l’a fait souffrir c’est que ce parent avait lui-même des problèmes et des douleurs personnelles. Mais, même si la personne le comprend, elle peut néanmoins s’écrier aussitôt « ce n’est pas une raison pour m’avoir fait ce qu’il m’a fait ! ».
Elle exprime ainsi qu’elle doit d’abord s’occuper de sa propre douleur à elle, avant d'envisager la moindre considération envers lui.
En effet, si avant de faire cela elle comprend trop bien la douleur de son parent, elle n’aura plus le cœur d’évoquer sa propre souffrance (elle finira même peut être par se sentir coupable de l’avoir eue !) Quand elle refusait d'aller vers ce parent elle signifiait simplement qu'il fallait d'abord passer par elle.
Ce n'était pas une résistance, mais l'indication du chemin juste.
L’inverse peut aussi se produire. Une personne peut « résister » à considérer la douleur de l’enfant qu’elle était pour garder la possibilité de comprendre la douleur de son parent car elle sait très bien (inconsciemment) que si elle prend d’abord la mesure de sa propre douleur (infligée par son parent), elle ne pourra plus jamais donner existence à ce parent (or elle a besoin que son parent existe).
Il arrive souvent qu’un patient oscille entre ces deux possibilités en alternant ses zones de "résistances" afin de réparer un peu d’un côté, puis un peu de l’autre pour progressivement parvenir à une réhabilitation plus juste et plus complète.
Une résistance ne se combat pas. Elle ne consiste même pas en un blocage provisoire. Elle est juste une indication du meilleur chemin possible. Il ne s’agit pas de la voir comme un mur ou un obstacle à vaincre, mais comme un panneau indicateur à respecter.
La résistance nous indique le plus court chemin vers la raison.
Les seuils d’indiscrétion
Le patient en vient naturellement à livrer des vécus très personnels. Il est essentiel de repérer à partir d’où l’écoutant risque de devenir indiscret.
L’indiscrétion commence à partir du moment où le patient montre (verbalement ou non verbalement, même très discrètement) qu’il ne souhaite pas poursuivre.
Le patient est le seul gardien légitime de ce seuil, que l’écoutant doit impérativement respecter. Le franchir contre le gré du patient revient à une violation de « domicile » pour ne pas dire à un viol tout court.
C’est une attitude déontologiquement inacceptable de la part d’un professionnel de soin quel qu’il soit.
Or ce seuil se trouve là où il se trouve, en surface ou en profondeur. Chaque patient à le sien, et ce seuil peut bouger en fonction des moments de la journée… ou de la vie.
L’autre source d’indiscrétion est quand l’écoutant recueille une information qu’il ne sait pas recevoir sans que cela le conduise à porter un jugement.
Si le patient fait une révélation sur lui-même et que cela conduise l’écoutant à le juger il y a indiscrétion.
Par exemple le patient révèle qu’il boit et l’écoutant lui dit qu’il ne devrait pas, qu’il se fait du mal (vous voyez que ce jugement peut être apparemment délicat. Il n’en est pas moins « meurtrier »).
Puis le patient explique que s’il boit, c’est parce que sa mère est toujours sur lui et qu’il ne la supporte plus.
L’autre erreur de l’écoutant serait alors de porter un jugement sur cette mère « elle vous est nuisible, il faudrait que vous la voyez moins ».
Le patient a besoin qu’on entende sa douleur, mais pas qu'on le juge lui, ni qu’on juge sa mère.
Il importe de comprendre que l’indiscrétion commence quand, suite à ce qui lui est révélé, l’écoutant porte un jugement contre l’écouté, ou contre celui dont il se plaint (même quand il ne fait que penser ce jugement, car ça se verra dans le non verbal).
Le secret, Les transmissions
Certaines confidences sont importantes pour une bonne qualité des soins au malade. Se pose alors le problème de la confidentialité.
Par exemple, si la vielle dame, qui s’est plainte lors de la toilette, a révélé des attouchements sexuels dans l’enfance, il pourrait être tentant d’en informer l’équipe afin que tout le monde ait la délicatesse requise pour ne pas heurter sa pudeur si légitime.
Pourtant, ce n’est pas à l’équipe que la vielle dame a fait la confidence. Il importe de demander à cette dame si elle nous permet d’informer l’équipe en vu d’une plus grande qualité de soin.
Mais si elle refuse, il s’agira de négocier ce qu’elle permet de transmettre. Par exemple « suite à des souffrances elle est très pudique » ou seulement « la pudeur est extrêmement importante pour elle ».
Ce qui est important c’est que rien d’intime ne soit révélé derrière son dos sans sa permission. Si elle venait à l’apprendre, la confiance serait à jamais rompue... ou très difficile à restaurer.
Si elle préfère que rien ne soit dit du tout, et préfère risquer des soins moins délicats… si c’est son choix, il doit être respecté.
Naturellement, ce sera différent si la révélation porte sur des éléments mettant en danger sa vie … ou la vie ou l'intégrité d’un autre.
Par exemple, si ces attouchements sont survenus dans une période récente, il en va tout autrement.
C’est là un problème d’éthique plus complexe où la loi (et même la conscience) ne permet pas le silence. Mais il ne faut pas mélanger ce cas avec le précédant, où aucune vie n’est en danger.
L’interlocuteur qui reçoit la confidence doit la recevoir comme un privilège qui ne peut être répandu aux yeux de tous sans risquer de porter atteinte à l’intégrité de celui qui la lui a faite (sauf quand c'est avec son consentement).
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